Jean-Christophe Rufin



L'excellence nomade

Il y a des hommes qui creusent un sillon, et s'y attachent toute une vie. Au risque de s'y laisser ensevelir. D'autres labourent des champs. Puis les laissent en jachère. Avec l'espoir que le temps les fertilisera davantage. Et produira des fruits inattendus. Jean-Christophe Rufin relève bien sûr de la seconde catégorie. D'autant qu'il ne cesse, à l'image d'une abeille industrieuse, de butiner ici et là et de procéder à la pollinisation loin de son champ natal. « Je crois d'abord au destin », reconnaît-il dans son dernier livre*. A la lecture de ces souvenirs, on est presque tenté de le suivre. Loin du cliché si souvent reproduit, la vie de Jean-Christophe est bel et bien un roman. Avec ses rebondissements, ses trahisons et ruptures et le plaisir des retrouvailles. Pourtant, l'histoire commence tristement. Des parents se séparent. Et voilà le petit Jean-Christophe élevé par ses grands-parents. Naît une vocation, celle d'être médecin comme son grand-père, son héros, son modèle. Après avoir réussi son internat, le jeune Jean-Christophe se destine à la neurologie. Mais très rapidement, l'économe de la salle de garde à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière renonce à l'hôpital. Un monde trop cruel où les patrons, sorte de Faust modernes, « en échange du sacrifice de notre jeunesse payaient en monnaie de singe des bonnes paroles et du faux espoir ». Plutôt que d'attendre un retour sur investissement, le Dr Ruffin privilégie la vie ici et maintenant. Le pari sera gagné au-delà des espérances. Commence le temps des métamorphoses. Le diplôme de médecin ouvre de nombreuses portes. Celles de l'aventure humanitaire, du journalisme, voire des cabinets ministériels - au temps de Claude Malhuret, affublé ici du pseudonyme de « Lénine ». Mais même si l'on croît au destin, le jeune rédacteur en chef de l'excellente revue Tribune médicale dans les années 80, spécialisée dans les reportages lointains et articles ethnographiques, s'est-il imaginé un soir de bouclage être nommé, comme cet été 2007, ambassadeur de France au Sénégal par Bernard Kouchner ? Les deux hommes s'étaient pourtant affrontés lors d'une violente crise au sein de Médecins sans Frontières, crise qui a amené à la création de Médecins du Monde. L'essayiste, auteur du Piège humanitaire ou de L'Empire et les nouveaux barbares, en attente du succès, a-t-il un jour osé penser qu'il recevrait une récompense aussi prestigieuse que le Prix Goncourt en 2001 ? C'est qu'entre-temps, le romancier Rufin est enfin sorti de sa chrysalide. Son Excellence peut considérer avec émotion le chemin parcouru. Il a ainsi ensemencé ici et là. Et glané souvenirs et honneurs. Le Quai Conti sera-t-elle la prochaine adresse de ce médecin nomade ? De la blouse blanche à l'habit vert, sera-ce là l'ultime métamorphose ?

Gilles Noussenbaum

* Un léopard sur le Garrot, chroniques
d'un médecin nomade, Gallimard, 2008,
284 pages, 17,90 euros

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