Entretien avec Philippe Duron : « Nous avons donc voulu alerter la ministre »



Comment expliquer que le conseil d’administration du CHU de Caen ait rejeté l’EPRD de manière aussi unanime ?

 Je pense que c’est dû à l’émergence d’un déficit qui s’aggrave. L’an dernier, nous avions voté un EPRD qui prévoyait la réduction du déficit de 12 millions à 8 millions d’euros. La communauté hospitalière et médicale avait alors accepté, pour ce faire, des réductions de la masse salariale particulièrement drastiques. Cette année, on nous proposait de voter un EPRD qu comportait un déficit de 27,9 millions d’euros. Parallèlement, la préparation du budget nous a permis de constater que les charges en personnel au CHU de Caen étaient parmi les plus basses de France. Ce qui accroît le déficit est donc lié à des problèmes structurels. L’ouverture au mois de septembre du pôle mère-enfant va ainsi engendrer un surcoût, en loyer, de 6,9 millions d’euros la première année, et 9 à 10 millions les années qui vont suivre. Il s’agit là d’une augmentation structurelle des charges de l’hôpital. Il faut ajouter à cela des mesures de sécurité plus accrues qui représentent 3 millions d’euros. Nous sommes déjà à près de 10 millions d’euros de déficit structurel. Autre charge impromptue : le passage à la V11 de la T2A a alourdi le déficit de 5 à 6 millions d’euros. Face à ces dépenses structurelles, afin de les compenser, on nous a proposé dans l’EPRD de supprimer 40 postes. C’est intolérable ! Nous avons donc voulu alerter le ministre pour qu’elle nous reçoive rapidement, de manière à mettre à plat les problèmes spécifiques de cet hôpital en vue d’un redressement des comptes. Nous avons également besoin d’engagement quant à la reconstruction de cet hôpital, car il n’a pas d’avenir puisque c’est l’un des plus amiantés de France. Les solutions de désamiantage que nous avons explorées ne sont pas réalistes. La reconstruction semble donc inévitable. Nous avons besoins de précisions sur la manière dont nous allons financer cette reconstruction. Par ailleurs, si l’Etat veut que nous retournions à l’équilibre, il faut qu’il nous accompagne : il l’a fait avec la plupart des grands hôpitaux. Nous avons également besoin d’avoir des assurances sur la recherche. Nous manquons de médecins ; qui plus est, ils sont surchargés par leur activité clinique. C’est la raison qui a poussé la communauté médicale à s’exprimer aussi massivement contre l’EPRD.

 Refuser l’EPRD devrait vous placer de facto sous la tutelle de l’ARH. Ne craignez-vous pas qu’elle avalise les restructurations envisagées dans le cadre de l’EPRD ?

 Oui, l’ARH peut le faire, mais chacun prendra ses responsabilités. Ce sera là une responsabilité prise par le gouvernement. Les responsabilités politiques doivent être bien identifiées. Si l’ARH veut passer en force, elle a, en effet, les moyens réglementaires. Mais je pense qu’elle aura beaucoup de difficultés à mettre en œuvre ses décisions. Quant à nous, nous ne cherchons pas à créer une situation de crise, mais nous voulons obliger le gouvernement à prendre en considération nos problèmes pour dénouer cette crise.

 Vous avez également, lors de ce conseil d’administration, décidé de porter plainte contre X, dans le dossier sur la rénovation des logements de fonction (le dossier sur la rénovation des logements de fonction a poussé à la démission Joël Martinez, l’ancien directeur général, NDLR). Pourquoi ?

 Il faut d’abord rappeler que la justice a ouvert des enquêtes. Aujourd’hui, un certain nombre de directeurs du CHU de Caen ont été entendus, certains en garde à vue. Du point de vue du procureur, il y a donc des points qui méritent d’être élucidés. Nous avons avant tout porté plainte pour avoir accès au dossier. Par ailleurs, le conseil d’administration a l’impression d’avoir été trompé. M. Moinard, l’actuel directeur général intérimaire, nous a présenté en CA le détail des dépenses des directeurs pour leur résidence. Les deux tiers de ces dépenses se sont faits hors marché. C’est une première anomalie. Il y a des dépenses qui sont tout à fait curieuses : une prise de télévision à 600 euros par exemple… Dans un pavillon, on compte trois fois l’achat d’une cuisine, ou encore des étagères pour cuisine ont été facturées 6000 euros… Nous nous posons également cette question : les facturations étonnantes ayant trait à la rénovation de maisons de directeurs n’ont-elles pas eu lieu également pour d’autres marchés du CHU ?

 

Propos recueillis par Jean-Bernard Gervais

 

 

 

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